Le bouquin de François-Xavier de Vaujany, Apocalypse Managériale, c’est long, c’est dur, mais c’est stimulant…

En relisant le titre je me dis que je n’aurais pas du écrire cela… Cette « fiche de lecture » a été publiée, en voici la référence : Dal Zotto, P. (2024). François-Xavier de Vaujany, Apocalypse managériale. Promenade à Manhattan de 1941 à 1946 puis au-delà, Paris, Les Belles Lettres, 2022, 600 p.. Réseaux, 243, 341-345. https://doi.org/10.3917/res.243.0341. Je reprends dans ce billet cet article. Et pour le dire simplement, « Il faut donc fournir un effort conséquent pour appréhender la cohérence narrative et conceptuelle de l’ouvrage. Mais cet effort est récompensé par une réflexion profonde, stimulante et originale qui nous invite à questionner et à critiquer les fondements et les limites du management et du digital dans un monde en constante évolution et la manière de les regarder. François-Xavier de Vaujany nous fournit dans cet ouvrage une base et un cadre précieux pour réfléchir à cette apocalypse et à la manière dont nous pouvons y résister. Apocalypse managériale est un ouvrage important, provocateur et stimulant qui marquera sans doute son temps, et ses lecteurs. »

Les questions derrières l’ouvrage sont simples : comment le management et le digital se sont-ils rencontrés et alliés au cours du XXe siècle ? Quelles sont les origines et les conséquences de cette conjonction historique sur notre rapport au travail, à la technique et au monde ?

L’ouvrage se présente comme une « promenade » entre philosophie, fiction et histoire, et j’ajouterai, ethnographie. C’est un ouvrage complexe et stimulant, défiant toute catégorisation facile. Dans cette synthèse, je propose de regrouper son contenu en quatre parties. Chacune d’entre elles explorant un aspect de l’ouvrage et du lien entre digital et management. Mais qu’entend-on par digital ? Pour l’auteur, le digital est fait de « phénomènes discrets, en particulier d’une infinitude de micro-événements analogiques derrière la continuité du “numérique” » (nbp n°, p. 13). Dans le cadre de cette rencontre avec un management naissant (mais désormais mondial et généralisé d’où la production de l’apocalypse, défini à la fin de cette note), il « devient un instrument du calcul guerrier » ; c’est un « événement, à la fois matériel, sensible et narratif s’inscrivant dans les discontinuités de l’analogique » (p. 560). Avant de débuter sur la première partie de son ouvrage, qui prend la forme d’un détour philosophique, François-Xavier de Vaujany insiste (note de bas de page numéro 1, p. 13) sur le maintien du mot digital pour marquer le « caractère américain du phénomène et […] rendre visible une domination », nous ferons de même dans cette revue mais tenons à préciser que la traduction française est numérique.

L’introduction de l’ouvrage, qui en constitue aussi une première partie, est un détour, un pas de côté philosophique. Partie ardue qui, finalement, n’introduit qu’insuffisamment la seconde. La deuxième partie est une analyse historique, à travers un prisme critique, du moment historique, transformateur, qui se situe entre 1941 et 1945 à New York. Nous incluons dans cette partie les chapitres I, II, III, puis les chapitres V, VI et VII. Avec un impressionnant, passionnant et rigoureux travail de recherche, dans des archives mais aussi des entretiens, François-Xavier de Vaujany nous dresse une histoire de la managérialisation de l’appareil productif américain pour produire l’arsenal de la victoire (chapitres V, VI et VII). Ainsi, il détaillera comment en parallèle « toutes les pratiques et les instrumentations managériales, soucieuses d’un contrôle dont l’obsession première n’est plus un statu quo mais la quête permanente et créative d’un pouvoir, contribueront à produire le monde de changement que nous connaissons » et d’y ajouter que « le digital promet ainsi à la fois d’être source de transformations et instrument de suivi voire de prévision de ces mêmes transformations » (p. 133).

La troisième partie de l’ouvrage est une histoire imaginaire : celle d’une rencontre, autour d’un dîner, entre des protagonistes historique de la révolution managériale, le rêveur se promenant dans une époque de changements ; Saint-Exupéry avec son Petit Prince ; le grand-père du digital et père de la cybernétique, Norbert Wiener, et les conférences Macy, et enfin James Burnham, le père de la révolution managériale avec son livre Managerial Revolution de 1941 ainsi que Frank Fremont-Smith, instigateur des conférences Macy et Margaret Mead, la grande anthropologue et future éditrice des actes de ces conférences. En donnant chair aux trois protagonistes de cette rencontre entre management et digitalité, l’auteur nous fait revivre les enjeux et les tensions de cette époque marquée par la Seconde Guerre mondiale, la mobilisation industrielle, la course à l’armement et la naissance de l’informatique. Il nous montre comment ces trois acteurs vont contribuer, chacun à leur manière, à façonner une nouvelle vision du monde fondée sur cette apocalypse, managériale et digitale. Cette partie, si intéressante et monumentale par les personnages soit-elle, en étant proposée sous la forme d’un dialogue imaginaire, dénote avec les deux autres.

Dans une dernière partie, François-Xavier de Vaujany constate la perte de profondeur de nos expériences. On peut par exemple lire que « tout le récit digital voile notre expérience la plus immédiate de la terre, du ciel, des divinités et des mortels. Promettant d’être notre nouveau ciel, l’événement digital est, dans le mouvement de dissimulation sur l’envers de sa révélation, une simple présence lourde sur la terre. Une présence toxique » (p. 373). Ces évolutions invisibilisent les processus de contrôle et le détachement entre nos expériences et notre corps, ainsi, on peut lire qu’« avec les médiations digitales l’outil performe largement la vague, sa hauteur, sa profondeur et sa durée. Entre nous et l’expérience du monde se met en place une médiation dangereuse, car invisible et difficile à visibiliser » (p. 418). Il finit par prendre dans la conclusion de son ouvrage un recul méthodologique et nous propose un retour sur le concept d’ethnographie marchée autour du monde et à New York.

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